20 janvier 2009
Syngué Sabour, d'Atiq Rahimi
« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs », au cœur de la guerre, une femme accompagne jour après son jour son mari paralysé, par le récit de ses pensées intimes et de ses secrets.

« Tu lui parles, tu lui parles. Et la pierre t’écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu’à ce qu’un beau jour elle éclate. » Le personnage principal du roman d’Atiq Rahimi a trouvé sa pierre de patience, en la personne de son mari. Ce héros de guerre a reçu une balle dans la nuque lors d’« une bagarre minable » et est devenu paralytique. Pendant des semaines, son épouse veille son corps, le soigne, mais surtout lui parle.
Dans cette discussion à sens unique, la femme se libère. Elle aborde tous les sujets, même les plus osés. Elle évoque le passé, l’échec de leurs familles respectives à les soutenir. Elle dénonce les horreurs de la guerre et le sens exacerbé de l’honneur. En des termes très crus elle revient sur leur sexualité, sur la maladresse de son mari, sur sa propre frustration. L’absence de réponse brise tous les tabous et lui permet une plongée dans l’intime. Elle raconte ce qu’elle n’a jamais dit, de ses secrets d’enfance à l’ultime trahison, l’adultère : elle confesse que leurs deux filles sont nées d’une union extraconjugale. Toutes ces choses qu’elle n’aurait pas pu dire à son mari dans d’autres circonstances.
Des révélations qui reflètent la condition des femmes au Moyen Orient. À travers le roman, tout contribue au sentiment d’oppression. Le couple est installé dans une pièce confinée, nue. Les bruits d’affrontements parviennent du dehors : des tirs, des chars, des cris, mais à l’intérieur de la maison, l’atmosphère est pesante. L’homme est silencieux et immobile. La femme s’est installée dans un quotidien répétitif : la toilette de son mari, les gouttes dans ses yeux, la vérification de la poche d’eau sucrée-salée qui l’alimente… Et la religion. La prière, les paroles du mollah, la lecture du Coran, l’égrenage du chapelet et la répétition 99 fois par jour des 99 noms de Dieu. Le temps est comme suspendu. Dans cette itération sans fin, on ne sait si ce sont des jours ou des mois qui s’écoulent. La femme vit au rythme des respirations de son mari. Toutes les durées, toutes les absences de la femme se comptent en nombre de souffles. Ces souffles transparaissent dans l’écriture d’Atiq Rahimi avec les phrases courtes qui s’enchaînent.
Cet enfermement est étouffant, tant pour le lecteur que pour la femme. Elle est prise dans la contradiction entre son amour éperdu et son énervement face à l’inertie de son mari : elle voudrait qu’il décède, mais a toujours peur de le trouver mort, elle le supplie de faire un geste, de revenir à lui, mais l’instant d’après elle l’insulte et lui crie dessus. « Il me rend folle ! (…) il me pousse à parler ! (…) il cherche à m’atteindre… à me détruire ! »
On vit avec elle toute cette tourmente. Atiq Rahimi, auteur et réalisateur franco-afghan, a reçu le prix Goncourt pour ce texte très poignant. C’est son quatrième roman et le premier écrit en français. Peut-être lui fallait-il passer par cette langue pour critiquer son pays d’origine. Il a réussi à se mettre dans la peau d’une femme, à travers laquelle il dénonce certains aspects de la société dans laquelle il a vécu. Tout au long du livre, la tension est omniprésente: on ne cesse de se demander quelle forme prendra l’éclatement de la pierre de patience.
Syngué Sabour, Pierre de patience, de Atiq Rahimi. Editions P.O.L., 15€.
Prix Goncourt 2008.
19:44 Publié dans Romans français | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : atiq rahimi, afghan, pierre de patience, critique









Commentaires
je fais partie de la très grande majorité qui a beaucoup aimé ce livre. il est très fort, très court et lancinant...Il nous plonge dans un huis clos troublant qui éclaire une partie de la cruelle réalité contemporaine de certaines femmes dans le monde...
Écrit par : sylvie | 06 février 2009
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